Fr – Programme 2018, Préludes à la Félicité

Poursuivant leur exploration chronologique des grands maîtres, l’Heure de Musique a, pour 2018, jeté son dévolu sur trois compositions majeures emblématiques de cette fin du XIXe siècle, prémonitoire de toutes les audaces artistiques de la modernité. Il s’agit de « Siegfried Idyll » de Richard Wagner, de « Lieder eines fahrenden Gesellen » de Gustav Mahler et de « Prélude à l’après-midi d’un faune » de Claude Debussy.

Wagner, Mahler et Debussy ont composé en moins d’un quart de siècle – entre 1870 et 1894 – des joyaux d’un rare raffinement dont le langage et le climat tendent à la félicité. L’idée de les rassembler au sein d’un même programme s’est imposée tout naturellement. La variété des éclairages permet des déclinaisons de couleurs étonnantes, gages d’un concert riche en harmonies tantôt franches tantôt suggérées, en rythmes troublants et en timbres magiques.

Les versions pour ensemble de chambre (quintette à cordes et quintette à vent) proposées par l’Heure de Musique ont été accomplies par des musiciens avertis, respectueux des intimes intentions des compositeurs. Elles respectent avec des moyens légèrement différents les timbres et les couleurs propres à chaque œuvre.

Les Lieder eines fahrenden Gesellen de Mahler seront chantés par Stefaan De Moor, baryton. Diplômé en Sciences des Communications à l’Université Libre de Bruxelles et en Chant-Concert au Conservatoire Royal de Bruxelles dans la classe de Jules Bastin, Stefaan participa à de nombreuses reprises au Festival de Wallonie. Il chante régulièrement comme soliste avec divers ensembles. Aujourd’hui, en plus de l’oratorio, il se consacre essentiellement à la mélodie française et au lied. Il est régulièrement suivi par Lucienne Van Deyck, cantatrice de réputation internationale et spécialiste de Mahler.

Le concert du festival des Minimes a été chanté par Caroline de Mahieu

 Siegfried-Idyll de Wagner (1813-1883)

Richard et Cosima Wagner by Fritz Luckhardt [Public domain], via Wikimedia Commons
Peut-on imaginer plus beau prélude à la félicité qu’un cadeau d’anniversaire sous forme d’une composition musicale ? C’est pourtant la surprise que fit Richard Wagner à son épouse Cosima von Bülow, la fille de Liszt, le 24 décembre 1870. En août de la même année, il avait épousé Cosima qui venait de divorcer. La famille Wagner vivait dans une ambiance de sérénité et de bonheur, retirée du monde, dans la villa de Tribschen près de Lucerne. L’œuvre était conçue comme une surprise pour Cosima à l’occasion de son anniversaire le 24 décembre 1870. Ceci explique que Richard travailla à la composition de Siegfried-Idyll à l’insu de sa femme. Le secret avait été bien gardé, les préparatifs complotés entre amis et arrangés dans le plus grand mystère. Wagner invita Nietzsche, qui venait juste d’arriver pour les fêtes de Noël, à assister à la répétition finale.

Au jour dit et à l’heure convenue, les quinze musiciens s’introduisirent silencieusement dans la maison, installant leurs pupitres dans l’escalier. Nietzsche se tenait dans l’embrasure d’une porte. Cosima dormait encore. A sept heures, l’orchestre commença à jouer sous la direction de Wagner lui-même. Cosima raconte dans son Journal comment elle s’est réveillée ce matin-là : « A mon réveil, mon oreille perçoit un son qui va s’amplifiant toujours ; il ne m’est plus possible de croire que je continue à rêver, de la musique retentit, et quelle musique ! Lorsqu’elle s’est éteinte, Richard entre dans ma chambre avec les cinq enfants et me tend la partition de ‘l’hommage symphonique d’anniversaire’ – je suis en larmes et avec moi toute la maison. »

Tout entier à la composition de ses drames musicaux, Richard Wagner a relativement peu composé pour l’orchestre seul. Siegfried-Idyll apparaît donc comme une exception dans l’œuvre wagnérienne, notamment en raison de son caractère intimiste. Au vu des souvenirs familiaux et musicaux contenus dans l’œuvre, Wagner ne voulut pas la livrer au public, ni la faire éditer. Elle était dédiée à Cosima et lui appartenait !
Nietzsche la décrit comme une « musique gaie et profonde comme un après-midi d’octobre. »
Ce beau Noël 1870 marquera la fin de la longue période d’isolement du patriarche retiré du monde. L’idée de Bayreuth se précise chaque jour et prend l’aspect d’une nécessité. Siegfried-Idyll marque ainsi l’apothéose, avant la fin du monde bienheureux de Tribschen. La félicité !


Lieder eines fahrenden Gesellen de Mahler (1860-1911)
pour baryton et ensemble

  • Wenn mein Schatz Hochzeit macht
  • Ging heut’ Morgens übers Feld
  • Ich hab ein glühend Messer
  • Die zwei blauen Augen

Da wusst’ ich nicht, wie das Leben tut,
War alles, alles wieder gut!
Alles! Alles. Lieb’ und Leid
Und Welt und Traum !

Je ne connaissais plus le tourment de vivre.
Tout était à nouveau bien,
Tout, l’amour et la peine,
Le monde et le rêve

C’est sur ces paroles apaisées que s’achève le dernier des quatre chants qui constituent le cycle des Lieder eines fahrenden Gesellen (Chants d’un compagnon errant). Hormis le premier, Mahler lui-même a écrit le texte des poèmes à la suite d’une rupture amoureuse. Agé de 24 ans, il s’était épris d’une jeune cantatrice alors qu’il exerçait les fonctions de directeur musical à l’Opéra de Kassel. Celle-ci ayant refusé de se lier à Mahler, il en conçut un profond chagrin. Il fait appel à l’un des thèmes favoris de la littérature romantique allemande, celui du Juif errant, homme solitaire et amoureux déçu.

Gustav Mahler Par Either Aimé Dupont’s (1842–1900)[1] wife, Madame Etta Greer, or their son Albert Dupont.[2] Photoprint copyrighted by the studio A. Dupont, N.Y.
En tant qu’épigone du grand mouvement romantique et nourri de sensibilité humaine et de vérité vécue, Mahler décline au travers de ses lieder des sentiments aussi contrastés que la tristesse inconsolable, le badinage exubérant, la plainte élégiaque, la taquinerie enjouée, le plaisir et la douleur d’aimer, la mélancolie du solitaire, la proximité de la mort, l’ironie,…

Le dépouillement extrême de l’accompagnement est ici source de poésie et d’expression. Les modulations inattendues sont typiquement mahlériennes, et d’un effet magique. Bien qu’aucune allusion ne soit faite au repos éternel, il semble que ce soit de la mort qu’il s’agisse. Tout l’oeuvre de Mahler est habité par la pensée de l’au-delà et d’un monde meilleur qui sera le refuge des affligés et la consolation de leurs infortunes terrestres. Ainsi, comme très souvent, les dernières paroles des cycles sont porteuses d’espoir et d’une attente de félicité.


Prélude à l’après-midi d’un faune de Debussy (1862-1918)

Nijinsky dans l’Après-midi d’un faune (Ballets russes, Opéra) Par dalbera from Paris, France [CC BY 2.0 (http://creativecommons.org/licenses/by/2.0)%5D, via Wikimedia Commons
En 1876, Mallarmé écrit son églogue, L’Après-midi d’un faune. Le modernisme de l’écriture nous impressionne encore aujourd’hui.

Quinze ans plus tard, Debussy écrit dans le programme du Prélude à l’Après-midi d’un Faune : « La musique de ce Prélude est une illustration très libre du beau poème de Stéphane Mallarmé. Elle ne prétend nullement à une synthèse de celui-ci. Ce sont plutôt les décors successifs à travers lesquels se meuvent les désirs et les rêves du faune, dans la chaleur de cet après-midi. Puis, las de poursuivre la fuite peureuse des nymphes et des naïades, il se laisse aller au sommeil enivrant, rempli de songes enfin réalisés de possession tonale dans l’universelle nature

L’ambiguïté tonale du thème du faune joué à la flûte n’a d’égale que la volonté du compositeur à jouer avec une forme de sensualité. On en retire l’impression que la pièce est une longue improvisation sur les variantes du thème initial. Pendant une large part du morceau, cette flûte, omniprésente, varie le thème en le faisant tourner sur lui-même. La conséquence est simple. La forme apparaît spontanée et libre malgré une structure sous-jacente.Les tempi fluctuants, les rythmes irréguliers et les réminiscences inconscientes ou non, par exemple de Shéhérazade de Rimski-Korsakov, soulignent encore cette sensation de légèreté. Les charnières sont gommées, le timbre devient l’élément primordial qui donne sa forme kaléidoscopique à l’ensemble. C’est dire que cette musique se veut libérée par rapport au temps musical. Nous nous trouvons ici à la charnière entre les derniers romantiques et la musique moderne, dans cette volonté de porter la musique vers nos symboles fondamentaux en suggérant mais sans raconter.

Le célèbre danseur Vaslav Nijinski devait créer un événement inoubliable en 1912. Il manifesta son intime compréhension de la musique en y adaptant un style résolument moderne, fondé sur la sensualité et l’animalité, que venaient souligner des costumes somptueux. Depuis, elle est devenue l’une des œuvres les plus jouées au concert, plongeant chaque fois les auditeurs dans une bienfaisante félicité.


Ce programme a été présenté en 2018

  • le 3 mai à Anvers
  • le 4 mai à Luxembourg
  • le 29 août à 12 heures au Musée des Beaux-Arts dans le cadre du Festival des Minimes
  • le 15 septembre à Roubaix pour les journées européennes du patrimoine
  • le 28 octobre au cercle culturel de Wavre (B)