An American in Paris

De la Sainte Russie à New York.

On ignore les raisons précises qui ont poussé les Gershovitz à quitter la sainte Russie pour se mêler au grand mouvement d’immigration qui, de 1881 à 1914, poussera près de deux millions de juifs russes vers les Etats-Unis. Le mythe de la liberté, d’une société en devenir, de l’absence de discrimination est alors à son apogée. New York, à cette époque, grandit, pousse dans tous les sens, bourgeonne dans un stupéfiant printemps. Là se heurtent plus que partout ailleurs ces deux Amériques, la riche et la pauvre. La ville entre dans l’ère du gratte-ciel, brille, brûle, flambe. Morris Gershvin s’y installe, épouse quatre ans plus tard Rose. De cette union naîtront quatre enfants dont Ira et George le 26 septembre 1898. Sans George, les Gershwin n’auraient été qu’une famille d’immigrés parmi d’autres. Morris, le père, est un être instable incapable d’assurer à ses enfants un revenu régulier. Rapidement, c’est George qui subviendra largement aux besoins de ses frères et sœurs.

La musique l’aimante

En 1904, alors qu’il se promène à Harlem, il entend par hasard la Mélodie en fa d’Anton Rubinstein. Ce sera un choc ! Mais il entend aussi des airs de jazz dans un club. De là lui vient son amour du blues, des spirituals et des rags. Un an plus tard, c’est un ami violoniste qui l’introduit dans l’univers de la musique classique. Il apprend le piano, brûle les étapes, joue dans d’innombrables ensembles, acquiert une vaste culture musicale grâce à un professeur attentif. Il étudie Bach, Beethoven, Chopin mais aussi – plus surprenant pour l’époque – Debussy et Ravel.

Dès l’âge de 15 ans, il écrit ses premières mélodies. Sa mère tente de le dissuader d’embrasser une carrière musicale. Son père se montre plus compréhensif.

Parallèlement à son développement économique et urbain, New York devient un véritable bouillon de culture artistique. Un art nouveau est en train de naître. Les hôtels, les clubs accueillent des jeunes créateurs qui tordent le cou à la tradition : la comédie musicale s’impose comme genre à part entière, des éditeurs en publient les mélodies les plus emblématiques. Dans ce monde où l’argent coule à flot, la compétition est reine. S’imposer relève de l’exploit. Et imposer une chanson suppose que l’on dispose des meilleurs pianistes pour faire des démonstrations. Ils jouent partout : dans les magasins, les théâtres, les dancings, les salons, les restaurants… C’est pour la maison d’édition Remick que Gershwin se produit partout. Il rencontre Fred et Adèle Astaire. Son talent fascine, sa réputation grandit. Il se met à écrire. Son nom apparaît à côté de ceux, déjà connus, de Kern, Berlin, Arndt,… Son ambition est de devenir un « grand compositeur de chansons populaires ». Kilenyi, d’origine hongroise et élève de Mascagni lui apprend l’orchestration. Gershwin dévore et digère tout ce qui lui est proposé. C’est un musicien traversé de courants qui cherche sa voie. Sa culture englobe désormais l’architecture newyorkaise, les écrits de Fitzgerald, Faulkner, Hemingway,… Il est attiré par le théâtre yiddish, mais va plutôt se tourner vers une musique plus universelle.

Broadway enfin !

Enfin, il fait son entrée à Broadway en tant que pianiste répétiteur. Un important éditeur, Max Dreyfus, lui propose un contrat pour qu’il écrive des chansons. Mais la musique classique demeure dans son viseur. Des rencontres décisives lui font parcourir le pays. Son frère Ira s’associe à lui pour écrire le texte de ses chansons. A 19 ans, il échappe de peu à l’enrôlement dans l’armée américaine : l’armistice vient d’être signé.

Désormais, l’Amérique s’impose comme une grande puissance mondiale. Mais la crise économique déclenche un vaste mouvement social qui touche même Broadway. Mais la reprise des années 1920 voit se développer la société de consommation, l’industrie de l’automobile, la concentration des groupes de presse, l’essor du cinéma, de la radio et du phonographe. Georges Gershwin sera l’un des premiers à mesure cet impact. Il fréquente le « Tout-Broadway », devient une célébrité de la vie mondaine. Sa vie sentimentale est débordante. Mais il continue à se former en harmonie, contrepoint et orchestration auprès de grands maîtres. Il ambitionnait de travailler avec Edgar Varèse, Maurice Ravel, Nadia Boulanger… Les hasards de l’existence l’en empêchèrent.

En 1920, Gershwin rencontre Paul Whiteman. Tous deux poursuivent le même but : donner à la musique populaire ses lettres de noblesse, sortir le jazz des boîtes de nuit et des dancings pour le faire entrer dans les salles de concert… Après avoir écrit des chansons à succès pour divers shows, George, alors âgé de 25 ans traverse l’Atlantique pour produire un spectacle à Londres. C’est un échec ! De là, il s’envole pour Paris, dont il tombe amoureux. „C’est une ville sur laquelle on peut écrire“ s’exclame-t-il alors qu’il passe en voiture sur les Champs-Elysées.

De retour à New York, il compose sa Rhapsody in Blue, reconnue d’emblée comme « l’alliance parfaite d’un homme qui pouvait écrire une chanson à succès mais aussi une composition capable de capter l’attention du mon sérieux des concerts. Personne ne peut l’entendre sans en sentir la puissance. La Rhapsody est un succès, mais aussi un excellent travail technique. » (Paul Whiteman). Un critique ira jusqu’à écrire que « la Rhapsody est une œuvre plus importante que le Sacre du Printemps de Stravinsky. » La Rhapsody sera jouée à Bruxelles en 1925, avant Paris, Vienne et Berlin.

Après ce triomphe, on lui réclame rapidement une autre œuvre d’envergure. Ce sera le Concerto en Fa pour piano et orchestre. Les critiques sont excellentes bien que moins dithyrambiques que pour la Rhapsody. Gershwin a conscience qu’il doit encore travailler et recevoir l’allégeance de l’Europe. Vieux complexe américain : l’Europe garde son brillant culturel, c’est la source mère, la matrice, celle qui peut apporter la vraie consécration.

Paris (bis) !

En 1928, Gershwin entreprend son second voyage à Paris. La même année, il a rencontré Ravel qui effectuait une tournée aux Etats-Unis. Les deux hommes s’apprécient. En Europe, il est aussi célèbre et célébré qu’en Amérique. Le Tout-Paris veut le côtoyer. Il profite de son séjour en France pour rencontrer les musiciens les plus en vue : Darius Milhaud, Francis Poulenc, Georges Auric, Maurice Ravel,… Une relation amoureuse triangulaire avait commencé à se développer entre Gershwin, New York et Paris après sa première visite en 1920. Mais le compositeur avait, semble-t-il besoin d’approfondir sa connaissance de la capitale française pour compléter la composition de son nouveau poème symphonique An American in Paris. Le soir de la création à Carnegie Hall à New York, une formidable ovation se lève vers lui. L’un de ses mécènes déclare : « Georges Gershwin est le chef de la jeune musique américaine… et dans son art, totalement américain, l’un des porte-paroles les plus puissants. » Il est désormais le compositeur américain le plus célèbre, mais il lui aura fallu une inspiratrice européenne, Paris, pour que son langage américain puisse éclore totalement. Le triangle amoureux !

An American in Paris – tout un programme !

Commentant son « poème symphonique », Gershwin explique « Je n’ai pas cherché à représenter des scènes ou tableaux précis. Cette pièce n’est à programme que dans un sens purement impressionniste et chaque auditeur peut y trouver les épisodes que son imagination lui suggère. »

Il n’empêche que les thèmes musicaux sont assez explicites. L’œuvre s’ouvre sur un rythme balancé de promenade nonchalante sur les Champs-Elysées, style gavroche. Voici bientôt qu’une querelle de taxis éclate au son de trompes automobiles actionnées avec véhémence. L’Américain passe ensuite devant un café-théâtre d’où s’échappe une rengaine populaire. La promenade se poursuit avec d’amusants effets de ralentis et d’accélérations. Un thème plus langoureux : le visiteur a traversé la Seine et se trouve à présent au Quartier Latin, il prend place à la terrasse d’un café et Gershwin introduit un blues qui semble évoquer la nostalgie newyorkaise de l’Américain saturé d’exotisme parisien (le triangle amoureux !). Mais il rencontre bientôt une âme sœur qui partage sa nostalgie : un touriste américain comme lui. Le retour à l’humeur joyeuse se fait sur un rythme de charleston, puis repassent tous les thèmes entendus et apparaît la perspective d’un retour au foyer après épuisement des plaisirs d’un Paris frivole.