FR-Programme 2020 : Triangles amoureux

Pour sa septième saison, c’est à un programme extrêmement contrasté que vous convie l’ensemble L’HEURE DE MUSIQUE. Jugez-en :

  • Wesendonck-Lieder de Richard Wagner
    (soliste : Aurore Bureau, mezzo soprano)
  • An American in Paris de George Gershwin

Peut-on imaginer compositeurs plus différents que Richard Wagner et George Gershwin ? Le premier est arrogant, perpétuellement en recherche d’absolu, d’art total, éperdu de beauté, auteur de vingt opéras pouvant durer cinq heures, sorte de démiurge génial poussant le langage musical classique dans ses derniers retranchements. Le second est léger, frivole, compositeur de milliers de mélodies, réussit à imposer le jazz dans les salles de concert ; il compose une cinquantaine de comédies musicales mais un seul véritable opéra « nègre », Porgy and Bess. Le premier est antisémite. Le second est juif.

Le premier meurt en 1893 quinze ans avant la naissance du second. Mais tous deux laisseront des traces indélébiles dans l’évolution du langage musical : la musique ne sera plus jamais la même après leur passage. Wagner est, sans conteste, le père de la musique moderne, celle des Mahler, des dodécaphonistes (Schoenberg, Berg, Webern), mais aussi le grand-père virtuel des compositeurs d’Hollywood, tels Erich Korngold, Max Steiner, Franz Waxman et Alfred Newman.

De même, n’existe-t-il pas une filiation évidente entre Gershwin et Bernstein en passant par Aaron Copland ? Ils sont les piliers de la musique américaine.

Mais ces deux compositeurs si différents furent impliqués dans des « triangles amoureux », ce qui les rapproche singulièrement.

La figure du « triangle amoureux » classique dans laquelle une personne a une relation avec les deux autres nourrit depuis toujours, le théâtre (Bérénice), la littérature (Madame Bovary), l’opéra (Tristan et Iseut) et le cinéma (Jules et Jim).

Ainsi, de Racine à Truffaut en passant par Flaubert et Wagner, la relation amoureuse triangulaire parcourt les siècles et les chefs d’œuvre. Mais, si l’opéra, le théâtre, le roman ou le cinéma sont les vecteurs tout désignés pour ce genre d’intrigue, la musique pure, qu’elle soit symphonique ou chambriste ne s’y prête guère, à moins de déceler par le truchement d’une analyse fine la complexité des rapports entre trois thèmes présents au sein d’une œuvre. Cet exercice n’étant pas à la portée de tout un chacun, c’est plutôt du côté du contexte de la composition qu’il faut en rechercher les tenants et aboutissants.

Ainsi, Wagner, dont la vie amoureuse fut tumultueuse, se trouve pris dans un triangle amoureux en 1857 alors qu’il est hébergé avec son épouse Minna par Otto Wesendonck, généreux homme d’affaires fasciné par le génie du musicien. Grâce à la générosité de son bienfaiteur, Wagner organise trois concerts de ses œuvres à Zurich. En même temps, il travaille à la composition de l’Or du Rhin et de la Walkyrie. Après quelque temps, il abandonne son ouvrage pour se consacrer à un nouveau drame : Tristan et Isolde. C’est qu’une idylle s’est nouée entre Richard et Mathilde Wesendonck alors que les deux couples vivent côte à côte. La situation étant devenue intenable, les Wagner quittent Zurich, mais Richard entretiendra longtemps la passion qu’il nourrissait pour Mathilde, son admiratrice et inspiratrice. En témoignent des échanges de lettres et un journal intime. Dans son autobiographie, il écrira : « Mathilde est la seule femme que j’aie jamais aimée ». Les biographes ont retenu l’image de Wagner entouré de trois femmes symbolisant le passé (Minna), le présent (Mathilde) et l’avenir (Cosima, fille de Franz Liszt) pour laquelle il composera sa Siegfried Idyll.

Gershwin, pour sa part, trouve l’inspiration de son poème symphonique An American in Paris dans son déchirement amoureux entre New York, sa ville natale, effrontée et bouillonnante et le Paris des années 1920, la canaille, la sensuelle. Gershwin – New York – Paris : triangle fécond !